Le mouvement Ultras au Maroc, l’heure de la révolte a sonné

11 avril 2013, des scènes d’émeutes se déroulent dans les rues de Casablanca à l’approche du match au sommet entre les FAR de Rabat et le Raja. La plus grande ville du royaume a été mise à sac par la capitale. Tramways, bus, et vitrines sont cassés. Pillages. Graffitis. Police débordée. Les dégâts sont conséquents. Les autorités qui avaient sous-estimé l’évènement se sont fait embarquer dans un combat qui ne fait que commencer.

  • Chronique d’un évènement annoncé

Naissance du mouvement ultra marocain

Répandu en Tunisie depuis le début des années 2000, le mouvement ultra marocain a commencé il y a près de 8 ans, au royaume de feu Hassan II.

C’est au début de la saison 05/06 que les Greens Boys du Raja, inspirés par les groupes ultras européens et leurs proches voisins maghrébins, ont « bâché » les premiers. Suivront dans la foulée, les Winners du WAC de Casablanca et les Ultras Askary Rabat des FAR.
Aux cours des quatre années suivantes, la Botola pro, le championnat de première division, voit chacune de ses 16 équipes, avec au moins un groupe d’Ultra officiel peupler ses tribunes. On en rencontre aussi en deuxième et troisième divisions ainsi que dans les autres sports collectifs : basket, volley ou handball, la majorité des clubs étant omnisport.

Les virages des FAR et du Raja voient même cohabiter plusieurs groupes avant même la fin de leur première saison. L’unité indéfectible affichée depuis plus de sept ans est mise au service de performances pyrotechniques impressionnantes et de nombreux tifos.
Sur le papier, le cocktail n’en reste pas moins explosif.

Les années passent, les déplacements se succèdent et les animations se multiplient dans le pays. Les Green Boys 05 iront même jusqu’en Iran pour un match de coupe des pays arabes. L’enchainement de chants construit (avec couplets et refrains) et de gestuelles assurent une bonne ambiance, très latine, lors de chaque matchs. Le match entre le WAC et le Raja est classé parmi les meilleurs derbies d’après le site de classement topito en décembre 2012, au même titre qu’un « old firm » à Glasgow, un « superclàsico » de Buenos Aires, ou un « derby della Lanterna » à Gènes.

Le mouvement ultra s’étend et les contentieux entre groupe se multiplient : les vols de bâches et d’écharpes sont fréquents. Les faits divers se succèdent dans les médias : affrontement contre la police et entre ultras, vols, détérioration de biens publics, avec ses suites logiques : garde à vue, incarcération, jugement, etc… En parallèle, les morts aussi s’accumulent, malheureusement.

Dans les textes, le système judiciaire réprimande l’usage d’engins pyrotechniques et de stupéfiants. Mais dans les faits, la police a du mal à faire respecter la loi au cœur du poumon de liberté dont dispose la jeunesse : les stades. Le gouvernement ne s’inquiète pas de l’ampleur que prend le phénomène, et laisse les symboles des groupes (graffitis et tags) s’afficher aux 4 coins des villes. L’opium du peuple.

L’opium est aussi dans les tribunes. L’usage de haschisch, de «bonbons sauvages» et même d’alcool est monnaie courante, il est même l’un des principaux carburants de ce style de vie. Les membres se déplacent en nombres, très grand nombre même, les ultras tétouanais, Los Matadores 05 et Siempre Paloma 06 ont réunis plus de 35 000 supporters lors d’un déplacement à Rabat pour le dernier match de la saison 2012 contre le FUS. Le grand frisson de la vie d’ultras fait beaucoup d’adeptes.

Provocations et surenchères

En octobre 2012, un mois avant le match aller du championnat à Rabat, des supporters Rajaouis sont montés à la capitale pour recouvrir des tags UAR 05 et Black Army 06. Si les débordements n’ont peu voire pas eu lieu lors du match qui suivit, la réponse des Rabattis fut aussi soudaine qu’inattendue. Un cortège d’une dizaine de milliers de personnes a ainsi cassé, détruit et pillé tout ce que Casablanca lui a laissé a portée de main. La répression policière qui a suivi a été terrible : 205 personnes incarcérées dont une majorité de mineurs. La police a mal géré les supporters arrivés en masse à la gare centrale, qui se sont rapidement dispersés aux premiers excès de zèle des forces de l’ordres. Impossible de rétablir l’autorité avant que les supporters n’aient rejoint le stade situé en centre-ville. Le cortège des rabattis était une poudrière qui n’attendaient que la moindre étincelle pour exploser.

Créant une véritable onde de choc, l’événement a traversé tout le pays. Dorénavant, les citoyens marocains ont pris conscience de l’ampleur et de la puissance de la jeunesse enragé et dopée aux émotions, qui a trouvé dans le supporterisme des clubs locaux un excellent moyen d’évacuer la frustration de leurs quotidiens difficiles.

A la violence policière, s’est manifesté une solidarité spontanée de l’ensemble des groupes ultras (hormis les casablancais) aux supporters incarcérés. Les joueurs du FAR font les symboles de liberté, et les tags « ACAB » (ndlr : All Cops Are Bastards) fleurissent.

Pour éviter que ce type d’évènements ne se reproduisent, les supporters des FAR, considérés maintenant comme une menace, sont accueillis par la police à la gare et sont conduis au stade par les moyens dont disposent les forces de l’ordre (bus, estafettes, voitures, etc…). Des mesures qui ne sont qu’un rapide bricolage, qui sera mis à rudes épreuves lors des prochains déplacements « chauds » de la saison prochaine.

  • Répression pour révolution ?

Une situation sociale qui évolue rapidement

Le « mouvement du 20 février », symbole des revendications marocaines lors du printemps arabe, a conduit à de nombreuses réformes conduites par le roi Mohammed VI, dont la monarchie Alaouite assure la stabilité du pays depuis le XVIIe siècle. La fièvre révolutionnaire retombe rapidement. Le pays continue de se développer et fait figure de modèle pour le continent. Pour autant, la jeunesse marocaine n’est pas pleinement épanouie : les différences sociales sont grandes et les diplômes ne donnent pas accès à des emplois bien rémunérés dans leurs filières. Les jeunes se tournent vers les centres d’appels. Branche qui emploie et paye plus grassement, mais qui ne permet pas ou peu de perspectives de carrières.

Depuis la fin des années 90, la consommation de nouvelles drogues chimiques, notamment de cocaïne, s’est généralisée dans le pays. Les nombreux sub-sahariens qui sont reconduits à la porte de l’Europe s’entassent dans les villes. Les ghettos grandissent, avec toutes les répercussions que cela entraîne. L’esprit de famille que véhiculent les groupes ultras sont alors une véritable bouffée d’oxygène pour cette nouvelle génération qui manque de repères dans une monarchie islamique qui veut être laïque. Un moyen d’exister.

Suite aux évènements de Casablanca, le roi a décidé de suivre personnellement l’évolution du dossier. Il est conscient que les ultras ont déjà montré par le passé le rôle qu’ils ont à jouer dans les soulèvements populaires. Que ce soit en Egypte, avec notamment les ultras alhawy 07 de Al Alhy, ou en Turquie avec les ultras du Fenerbahçe, de Besiktas et de Galatasaray.
Ces durs au mal habitués à la castagne sont une « chair à canon » indispensable à la révolution et à ses intellectuels, plus habitués au débat qu’au coup de poing. Une réelle menace pour les autorités.

Marginaliser pour mieux réprimer

Les mettre à l’écart de l’opinion publique est indispensable pour le gouvernement, afin de pouvoir considérer le phénomène comme marginal. Les adjectifs généralistes utilisés couramment en Europe tels que « hooligans », « mauvais supporters », « délinquants » apparaissent dans la presse. Dans un pays ou la culture foot existe, comme partout en Afrique, le temps jouera en la faveur du gouvernement. Il pourra alors transformer ses « supporter passionnés est prêts à tout pour encourager leur équipe », en « délinquant dangereux qui ne font que transgresser les règles et l’ordre moral ».

Une tentative d’essoufflement qui rendra les ultras plus extrémistes et durcira leurs positionnements politique. Mais qui peut être plus efficace qu’une répression violente, qui conduirait forcément à une escalade : « À La vie, à la mort ».

La manœuvre est délicate, certains groupes entretiennent des relations étroites avec leurs clubs ou leurs dirigeants. Des aides sont accordés pour les financements de tifos, les déplacements, et parfois même des plaquettes de hash et des sacs de bonbons sauvages. L’indépendance si chère à l’idéologie ultra n’est pas aussi claire, la corruption est courante, et l’instrumentalisation de ces jeunes est un facteur à prendre en compte.

Symboles de réussite de cette technique que l’on pourrait appeler « de marginalisation», est le coup de poker utilisé par l’Angleterre juste après les évènements d’Hillsborough en 1989. Une grande campagne médiatique de décrédibilisassions des hooligans, appuyée par le tragique accident. Le souffle de la passion populaire a été éteint dans tout le pays, et a ouvert les portes en grand à la Barclays premier league. Le championnat symbole du foot business, élitiste et mondialisé, qui oblige les spectateurs à s’asseoir pendant les matchs.

L’Angleterre des années 90 est loin de ressembler au Maroc de 2013. Dans une atmosphère régionale révolutionnaire, le bluff doit alors être parfait. Car Il suffirait d’un souffle pour titiller le caractère sanguin des méditerranéens.

  • Coupe du monde des clubs de décembre 2013, la date butoir ?

Pour récompenser le football africain, (et ses votes au conseil d’administration?), Sepp Blatter et les autorités de la FIFA ont confié l’organisation du mondial des clubs 2013 et 2014 au Maroc. Les matchs auront lieux à Marrakech et Agadir, loin des bouillonnantes villes du nord.

Les autorités auront fort à faire face à l’afflux de supporters et leurs diversités. Ils devront gérer les ultras rajaouïs, qu’ils connaissent, les hooligans allemand du Bayern, habitués à se déplacer en nombres, et des supporters sud-américain. Le préfet de police peut s’estimer heureux, les Newell’s Old boys de Rosario, qui possède l’une des plus violente barras bravas d’argentine, s’est fait sortir de la compétition en demi-finale sur un dernier tirs-au-but raté de Maxi Rodriguez. Les membres de la Torcida do Galo de l’Atlético Mineiro, moins violent mais toute aussi fanatique, se motiveront facilement pour la premier mondial des clubs de leur équipe. Même si la crise économique qui frappe le pays du roi Pelé empêchera certains d’effectuer la traversée de l’atlantique.
Avec seulement quelques heures de trains, les Black Army 06 de Rabat ne se priveront pas non plus d’aller grandir les rangs des adversaires potentiels du Raja, tout comme les Crazy Boys 06 de Marrakech.
Un casse-tête en perspective pour les services de sécurités, qui devront en plus être exemplaire face aux médias internationaux présents sur place. Le gouvernement ne doit pas minimiser la compétition, l’image du pays pouvant en être écorchée, « l’internationale hooligan » ne faisant jamais bonne presse. Il doit anticiper sous peine de se retrouver, comme à Casablanca, face à une situation qui est incontrôlable.

Un dialogue encore possible ?

Les groupes d’ultras marocains sont encore ouverts à la discussion, la preuve en est par la demande des ultras des FAR d’utiliser des engins pyrotechnique dans un cadre délimité avec l’aval de la fédération.
L’espoir d’une collaboration supporter/clubs/autorité à l’allemande existe toujours. La relation de certains dirigeants avec les ultras de leurs équipes va aussi dans ce sens, le dialogue est naturel, et de vrais arrangements peuvent être trouvés pour réduire les violences, et accroitre la sécurité.
Même si les mesures prises ne sont pas parfaites, et que des dérives sont commises de part et d’autre, elles permettraient peut être d’épargner l’une des victimes de ce conflit, le football. Car sans supporters le football professionel n’existe plus.

Le Botola reprenant début Aouû, il y aura quelques matchs qui permettront de tester les nouvelles mesures, s’il y en a de prises…

  • Le football en victime collatérale ?

Le Maroc dispose des meilleures infrastructures sportives du continent établies aux quatre coins du pays. L’organisation de la CAN 2015 est une récompense logique, après l’échec du mondial 2010 partis au pays du mythique Nelson Mandela. Six stades de 45 000 places et plus : à titre de comparaison, il y en a seulement quatre en France.

Projetons-nous en 2015 au lendemain de la CAN, après deux ans d’une politique de répression policière, judiciaire et médiatique pour vider les stades de ses « hooligans » :
La fièvre monte autour des lions de l’Atlas, qui dans un mélange de joueurs formés localement et de bi-nationaux, parviennent à déchainer l’ensemble des classes sociales. Les autorités pourront clamer leurs efficacités, et justifier leurs positions répressives. Le football aura créé une belle fête, on soulignera son importance et son rôle dans l’intégration et dans le développement du pays.

Le retour au quotidien du championnat risque d’être terrible si les ultras sont privés de stade. Il n’y aura plus qu’un immense navire fantôme qui ère où seuls les résultats immédiats et les grandes affiches parviendront à le remplir.
Le foot-business si rentable pour la FIFA, où les actions sociales sont remplacées par des opérations marketing. Le foot qu’il tente d’éloigner de son vrai public, celui des fidèles… Le football qui le conduira inévitablement à sa perte.

On peut observer le phénomène en Afrique du sud où le championnat post-coupe du monde se joue dans de grands stades vides pas adaptés au besoin des clubs résidents. Un triste spectacle qu’on cite souvent en référence en Afrique…. De l’argent public qu’il aurait mieux value injecter dans les townships de Soweto, ou dans des infrastructures dont ont vraiment besoin les populations…

Les plus optimistes diront que les « vrai » supporters reviendront au stade si la sécurité y est assurée. ALLAH YRA7MOU

Pierre-Marie GOSSELIN à RABAT (07/2013)

 

Source des photos :
Photo 1 :Le bas de la curva « Magana » qui rassemble les fidèles du Raja. Derb Sultan/Green Boys/Ultras eagles   – Facebook Green Boys officiel

Photo 2 : Tag UAR 05 au pied de la tour Hassan à Rabat – PM Gosselin

Photo 3 : Abdelkarim Achchakir célèbre un but

Photo 3 : Cortège des rabattis à Casablanca – Facebook ASFAR supporter

Photo 4 : Drapeaux des Ultras Ahlawy 07 sur la place Tarhir au Caire en février 2011 –  Flickr
Photo 5 : Tag Black Army O6 à Yacoub El Mansour à Rabat – Ultras maroc

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3 commentaires sur “Le mouvement Ultras au Maroc, l’heure de la révolte a sonné”

  1. Merci Mr Pierre-Marie pour cet article très bien écrit au moins vous contrairement au media marocains vous avez parler de la provocation des supporters du raja en vers les Rbatis en venant le soir pour salir nos graffitis , deuxième point que j’ai remarque dans votre article on trouve absolument pas de photo d public Askary ni du la Curva Ché Guevara .. Notre réaction était forte et ce n’est que le début les supporters d raja ne reviendront et ne déposeront jamais les pieds dans la capitale , enfin je vous souhaite la bienvenue au Maroc à Rabat surtout vu que c’est la ville luxueuse du royaume ou vous pourriez passer un moment très agréable !

  2. Bonjour
    je tiens a saluer l’effort et l’analyse pertinante ressentis a travers ma lecture de votre article ,qui décrit plus ou moins la réalité du mouvement ULTRAS marocain ,un mouvement unique en afrique et au moyen orient ,vu le trés grand nombres de groupes ultras ‘actif’ mais aussi des trés grandes rivalités ..
    les groupes ultras marocains regroupent des jeunes mais aussi de jeunes adultes de differents classes et satuts sociales ,des religieux les plus radicales jusqu’aux pensées les plus laiques ..

    mais une informations fausse dans votre article,le premier groupe crée au maroc est bien les ULTRAS ASKARY RABAT (UAR05) et cela le 22 novembre 2005 ,suivi des winners du WAC ,les green boys ont baché la premiere fois en janvier 2006 😉

    1. Merci de la correction! En fonction de l’informateur on entend aussi les GB ou encore les Winners. Ce qui est sur c’est que les UAR font partis des pionniers du mouvement. Longue vie à vous et à la curva che

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